Daria Svertilova, au-delà du document

Daria Svertilova, au-delà du document


Paradise
Résidence du 16 mars au 18 avril 2026

Exposition du 17 avril au 16 mai 2026

Daria Svertilova est née à Odessa il y a 30 ans. Après des études de lettres dans sa ville natale, la photographe intègre les Arts Décoratifs de Paris, où elle affine sa pratique de l’argentique et développe une approche autonome du tirage. Diplômée en 2023, elle signe cette année-là une série sur les chambres d’étudiants installées dans les anciens blocs soviétiques. Ses images, amorcées en 2019 à Odessa, révèlent le contraste entre une architecture autoritaire et une jeunesse fascinée par le monde libéral (Maisons Éphémères, 2023). La question de l’enfance perdue traverse en filigrane l’ensemble de sa recherche. Elle s’impose plus frontalement en 2024 avec la série They Used to Be There, consacrée aux adoptions forcées et aux enlèvements d’orphelins ukrainiens par l’armée russe depuis le début de la guerre en Ukraine. Ce travail a été récompensé par la bourse Beyond the Silence, décernée par Magnum Photos et Odesa Photo Days.

En février 2022, alors qu’elle est à Paris, la déclaration de guerre est une déflagration. Soudain, tout est devient irréel. « Comme dans un cauchemar », se souvient-elle. Les images enregistrées par les drones semblent avoir transformé la guerre en jeu vidéo. Pour forger ses propres représentations du conflit, Daria Svertilova décide de revenir dans son pays. Elle photographie Kiev de façon instinctive. Le paysage change très vite : les bâtiments qui étaient là hier ont disparu, les carcasses de voitures bombardées ont été brûlées, les coupures d’électricité pénibles d’hier laissent place au printemps. Alors qu’elle cherche à se mettre à l’abri entre deux explosions, elle dit : « je m’assois et je regarde fixement dans l’obscurité et l’obscurité me regarde ». Cette expérience de dépersonnalisation et d’étrangeté a donné lieu à la série Irreversibly altered (2022-2023). Une voiture criblée de balles, des feux rouges qui baignent la ville d’une lueur infrarouge, comme un labo photo élargi à l’échelle de la ville. Une jeune femme à la peau très blanche et aux cheveux noirs, éclairée par une lampe dans la nuit, est l’ange gardien de cette catastrophe.

La résidence à Paradise donne l’occasion à Daria Svertilova d’explorer l’image au-delà de sa dimension documentaire. Pour cette exposition, l’artiste privilégie le rêve à la vision frontale de la réalité. Depuis le début de la guerre, Daria Svertilova explique que les images médiatiques l’obsèdent. Souvent, elle rêve de la Crimée où elle séjournait enfant avec ses parents, des places qu’elle aimait fréquenter avec ses amis, et se revoit fuyant les bombardements, à la recherche d’un refuge. Le songe est au cœur de la résidence que l’artiste a menée à Paradise : si les cauchemars rejouent l’événement traumatique, le songe est aussi un mécanisme de défense et de résilience qui transforme le souvenir en symboles. Alors que les villes abandonnées par les forces ukrainiennes sont désormais inaccessibles, le rêve constitue un chemin d’accès privilégié pour explorer ces territoires oubliés.

Simultanément à cette exploration du rêve, l’artiste choisit de s’intéresser à la cartographie des villes en ruines. Elle recourt notamment aux vues satellites de Google Earth pour les observer à douze ans d’intervalle, entre 2014 et aujourd’hui. Afin de rendre percep-

tible l’écart vertigineux engendré par une telle échelle de destruction, la photographe a recours au procédé Van Dyke, une forme de cyanotype sépia réalisée avec une solution de nitrate d’argent et de sel ferrique et qui confère aux cartes l’aspect de surfaces brûlées. Ce télescopage des temps crée le trouble : s’agit-il de paysages réels ou de territoires imaginaires ? Quelle mémoire de la domination russe persiste en Ukraine ? De son intégration à l’URSS en 1921, après une brève indépendance, à l’annexion de la Crimée en 2014, l’histoire est-elle en train de se répéter ?

À proximité de ces cartographies, l’artiste a mis à disposition un livret rassemblant les statistiques démographiques de ces territoires. Ces chiffres, collectés en ligne, ne sont pas toujours fiables, mais témoignent de l’exode des populations ou de leur impossibilité à fuir. Les listes, aussi brutes soient-elles, sont une façon de contrebalancer la déréalisation produite par les médias.

En choisissant les données les plus objectives, Daria Svertilova cherche à éloigner l’impact émotionnel des images télévisées. Si l’apparence surannée des tirages semble les marquer du sceau du passé, il n’en est rien. Face aux manipulations médiatiques et aux images générées par l’IA pour glorifier l’armée russe, l’artiste choisit de rendre la réalité plus incertaine. L’art, comme le rêve, joue le rôle de filtre, à mi-chemin entre la réalité et les reconstructions opérées par la mémoire.

Ilan Michel, avril 2026